Je cherche des paysages à vélo, seul, aux cours de voyages plus ou moins lointains, après avoir pratiqué le cyclisme en compétition.

Mes pauses sont dictées par des découvertes ou des rappels de paysages. Dans le language sportif on parle de fractionné, entrainement rythmé par des séquences successives d’effort et de pause / récupération. En prolongement de mon corps, le vélo devient instrument pour voir et 'vivre' des paysages.

 
ainsi l’exprime Jeffrey Shaw dans son oeuvre multimédia : il utilise le vélo comme interface entre le visible et le lisible.
Dans son installation intéractive Legible City, le spectateur est invité à se promener virtuellement dans Manhattan.
Il pédale réellement devant un vaste écran de cinéma dont les images s’affichent en temps réel, calculées sur le rythme de ses pieds et sous la direction de son guidon.
Se déploient les perspectives d’une ville dont les rues sont bordées de lettres géantes, de mots et de phrases qui la racontent. Le cycliste glisse le long de cette architecture littéraire que son effort assemble.

 
La bicyclette devient cette interface contemporaine reliant la ville à son image, projetant le corps dans l’espace du signifiant, selon les préceptes dadaistes de Hugo Ball : “Ce qui nous caractérise, c’est l’image, nous saisissons par l’image. Le mot et l’image ne font qu’un.

Karine Douplitzky, p97, extrait des Cahiers de médiologie, la Bicyclette, éditions Gallimard


La fatigue et les conditions atmosphériques influencent mes impressions. Physiquement entamé, je parcours du regard les paysages et me précipite vers mes destinations.



               


extrait brochure touristique datée de 1994 montrant le castle Stalker 
carte postale de Courseulles-sur-Mer


 
Mes recherches de paysages sont alimentées par des souvenirs d’enfance, des brochures touristiques et des documents de voyages. En 2006, je retourne dans le Calvados (où j’allais en vacances avec mes parents, de 1991 à 1998) pour préciser certaines images.

 
le peintre emploie ici, à sa façon les méthodes du poète.
Il ne nous donne pas la couleur locale, mais par un jeu d’approximations, il reconstitue une ambiance particulière, il assemble une suite de sonorités qui font paraître son paysage plus vrai, plus vécu, qu’aucune carte postale
.
Thadée Natanson, p184, extrait de l’Impressionnisme, éditions Hachette Réalités

 
Je pédale par tous les temps pour 'vivre', m'approprier des paysages et de ne pas m'en tenir juste à des images 'cartes postales'.

 
Moine Mhor, Ecosse, 28.08.05

 
Moine Mhor, 13.11.07
 
Dans un pays incertain, ils se tiennent, les hauts venteux à figure de monstres, les terribles chemins des marais ; la force des montagnes, de ces hauts brumeux coule et descend, coule sous les champs.
Non loin d’ici, c’est non loin d’ici que s’étend le marécage caché sous les lambeaux du givre des forêts...
Une forêt aux rudes racines, qui enténèbre les eaux... Chaque nuit, un étrange prodige, on voit des flammes dans les flots et nul enfant des hommes n’a jamais sondé ces gouffres ...
Description du marais de Grendel, Beowulf.

 
De nombreux voyageurs romantiques contemplaient les paysages, croquant leurs impressions dans des carnets.
Mon mode de déplacement est le vélo. L'effort sportif, la fatigue et les conditions météorologiques parlent de paysages 'vécus' et construisent mes notes de voyages.

ils passent sous silence tout ce qu’il leur en a coûté pour jouir des choses vraiment curieuses ; de sorte qu’un pauvre lecteur n’imaginant que roses et fleurs dans le voyage qu’il va entreprendre, trouve souvent à décompter, et se voit précisément dans le cas d’un homme qui serait devenu amoureux d’une femme borgne, sur son portrait peint de profil.
Charles de Brosses, Lettres familières écrites en Italie, 1739-1740, p210, extrait de Tous les chemins mènent à Rome



 
Omonville la rogue, 7.09.06

 
Mon père ayant été marin, je reste attiré par l'océan, les étendues d'eau, les ports... et par les images marquantes des éléments déchainés, des conditions météo difficiles.
Cette émotion se rapproche de la notion du sublime, développée par Kant :

 
Des rochers audacieusement suspendus au-dessus de nous et faisant peser comme une menace, des nuages orageux s’accumulant dans le ciel et s’avançant dans les éclairs et les coups de tonnerre, des volcans dans toute leur puissance destructrice, des ouragans auxquels succède la dévastation, l’océan immense soulevé de fureur, la cascade gigantesque d’un fleuve puissant, etc., ce sont là choses qui réduisent notre comparaison de la force qui leur appartient.
Mais, si nous nous trouvons en sécurité, le spectacle est d’autant plus attrayant qu’il est plus propre à susciter la peur ; et nous nommons volontiers ces objets sublimes, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au dessus de l’habituelle moyenne et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’un tout autre genre, qui nous donne le courage de nous mesurer avec l’apparente tout puissance de la nature.
Kantt, La Critique de la faculté de juger, p 31, extrait Esthétiques du paysage, art et contemplation

 


 

 

 
Comment traduire physiquement la limite d’un souvenir ? Par le support ? Par le médium ?

Dans la Chambre Claire, Roland Barthes distingue deux moments en photographie, qu’il nomme studium et le punctum.

Le studium, de même racine latine qu’étude renvoie à une information commune d’une photographie.
Il renseigne sur la mise en oeuvre de la photo, le sujet, le contexte social.
Le côté documentaire, informatif est analysé suivant ma culture générale débarrassée d’affects.

Dans une photo, le punctum est un élément qui me touche car j’y projette une part d’affectif. Je m’approprie la photo en la sortant de son contexte (studium) et me rappelle un moment passé.
 

Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne).  Roland Barthes, la Chambre Claire
 

Mes punctums sont des fragments de paysages mémorisés. Certaines images forment des séquences suivant mes déplacements, organisées en installations rapellant les palais de mémoire.

C'est une méthode mnémotechnique utilisée depuis l'Antiquité pour construire un discours oral. En entrant dans le palais, le discours se construit au fur et à mesure de l'avancée dans les différentes pièces, chacune comportant une image marquante.
Mes installations multimédias reprennent des schémas mémorisés, illustrant mes notes et récits de voyages.


 
Railroad crossing d'Edward Hopper, vers 1922-1923

 
Les peintures d’Edward Hopper me rappellent certains paysages. La présence humaine est absente ou juste suggérée par quelques signes de civilisation comme des maisons, barrières, pompe à essence ...
Le temps semble suspendu dans Early Sunday Morning et Railroad Crossing, une ambiance que je retrouve dans des films ou séries du genre fantastique comme les Envahisseurs, la Quatrième Dimension, ...

 
Le début et la fin de toute activité littéraire est la reproduction du monde qui m’entoure afin de signifier le monde qui est en moi, toutes les choses devant être saisies, reprises, recrées, assimilées et reconstruites dans une forme personnelle et avec des moyens originaux.
citation de Goethe par Edward Hopper


 
Dans le premier épisode des Envahisseurs, je crois reconnaître des paysages déjà vus. Le héros arrive lentement dans une ville fantôme, les humains, ayant semble t-il, désertés les lieux.
Cette solitude, ce temps suspendu et ces faibles contrastes établissent des relations entre des peintures de Hopper, le genre fantastique et mes recherches de paysages.

 

 
David Vincent les a vus. Pour lui, tout a commencé le long d’une route solitaire de campagne, alors qu’il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva. Cela a commencé par une auberge abandonnée...
captures vidéos, extrait de la série Les Envahisseurs, de Larry Cohen

 
Dans la série X-Files, le héros voyage dans l’espoir de trouver des preuves matérielles de l’existence d’une vie extra-terrestre.
Moi, je cherche des paysages, découverts et parfois revisités après plusieurs années.

 
Si ce requin arrêtait de nager, il mourrait.
Surtout, n'arrêtez pas de nager.
Extrait de la série X-Files

 




Références

  bibliographiques

Les cahiers de médiologie, La bicyclette, édition Gallimard
Esthétiques du paysage, Art et contemplation, Raffaele Milani, édition Actes Sud
Tous les chemins mènent à Rome, recueil de récits de voyages d‘artistes du 16ème au 19ème siècle, Dominique Vautier
Le Tour de France, lieux et étapes de légende de Jean Paul Ollivier
description du marais de Grendel dans Beowulf
La Peur et autres contes fantastiques de Guy de Maupassant

  peintures
L’abbaye dans la forêt, le voyageur au dessus de la mer de nuages, la mer de glace, récif sur la plage, Caspar David Friedrich
Early Sunday Morning, Railroad Crossing, Lighthouse Hill, Gas Station, Nighthawks cafe, Edward Hopper
La grande vague de Kanagawa de Hokusai
La Neuvième Vague, Ivan Aïvazovski
La ville abandonnée de Fernand Khnopff
Hyperréalisme : Richard Estes, Ralph Goings, Malcolm Morley
Hudson River School : Thomas Cole, Albert Bierstadt

  cinématographiques
Les Envahisseurs, série réalisée par Larry Cohen
La Quatrième Dimension, série réalisée par Rod Serling
X-Files,  série réalisée par Chris Carter
Dracula (1931) film réalisé par Tod Browning, d’après une nouvelle de Bram Stoker
Plan 9 from Outer Space, film réalisé par Ed Wood Jr


 


 
 



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